Revue de presse
Une pianiste magique
Naturelle, sincère, modeste, Michèle Scharapan à la technique brillante n'a pas choisi les voies les plus faciles pour rayonner. Choix d'une artiste pour laquelle la recherche du chef d'œuvre passe d'abord par la réalisation intérieure de soi..

Pourrait-on imaginer qu'un artiste ne soit aussi artisan ? Leur travail patient ne doit-il pas conduire au chef-d'œuvre ? D'un père horloger qui possédait une voix de ténor, d'un grand-père bundiste, ébéniste.

Michèle Scharapan a hérité d'un amour lent et minutieux de l'art. Lent parce que profond et terriblement solide, avec le recul, l'écart d'une personnalité qui prend le temps de chercher du sens. Après tout, la musique n'allait pas de soi dès les premières années de son enfance - une enfance assez difficile, "J'ai commencé le piano par hasard, raconte-t-elle, avec Melle Vuillaume, un professeur qui habitait l'étage en dessous, boulevard Voltaire. Ce sont les rencontres qui m'ont marquées."
Rencontre très importante de Nicole Kahn, femme de grande personnalité, qui devient son professeur et qu'elle ne quittera pas pendant toute le durée de ses études, même au Conservatoire où elle remporte un Premier prix de piano.
Elle y étudie aussi avec Jean Hubeau -obtenant un Premier prix d'ensemble instrumental - et avec Joseph Calvet - recevant un Premier prix de musique de chambre professionnelle. C'est grâce à Jean Hubeau que s'est révélé son amour pour la musique de chambre. " Je n'avais pas de rêve de carrière. Mon ambition était ailleurs : exister, jouer avec des gens intéressants . Mais on était moins carriériste que maintenant…" Rencontre de Sergio Lorenzi à Sienne en Italie, où elle fut invitée à suivre ses cours grâce à l'Académie musicale de cette ville. Bonheur prolongé par un séjour de quatre années à Venise où elle travaille avec Lorenzi. Avec lui, elle apprend " tout " : le phrasé, le son - l'idée de sonorité ("le son est ce que tu entends en toi"). Avec lui, elle s'avance dans les arcanes de la musique, mais son mystère demeure aussi puissant. Un mystère sensuel qui la fascine : " Je crois, parce que je ne sais pas analyser, que la musique est sensuelle par son existence même "., nous confie-t-elle.

A l'écoute de son dernier CD(1) consacré à Schubert, le charme de son jeu se réalise dans une légèreté et un naturel si étonnant qu'il se découvre avec une évidence grandissante. La D-958 est grandiose, mêlant une puissance titanesque à des caprices subtils, un caractère fantastique à une grâce sereine, une impétuosité de tarentelle, animation frénétique aux inventions fantasmagoriques. Romantique, simplement avec l'assurance et la sincérité d'un grand voyageur.
Michèle Scharapan atteint un dépouillement qui révèle l'œuvre dans la nudité de son jaillissement créatif. En cela elle est beaucoup plus "contemporaine" qu'elle ne le pense. Plonger dans la musique, dans chaque son produit entendu en soi, c'est ainsi que l'interprète retrouve, se retrouve dans le compositeur, au terme d'une longue fréquentation - des milliers d'heures d 'études. " J'ai joué à l'Auditorium de Saint-Germain-des-Près le Sonate en si bémol majeur de Schubert (2). J'ai eu le sentiment que j'étais en train de l'écrire . J'étais complètement dedans, de la première note à la dernière. Quand j'ai terminé j'étais "défaite". Après le concert, on me fit la remarque qu 'en saluant j'avais l'air triste. Me dire cela…Ca ne partait pas d'une mauvaise intention. Mais Schubert n'est pas Offenbach."
Et si Michèle Scharapan reconnaît que ce que l'on reçoit fragilise, justement, l'expression d'une certaine fragilité - même forte - participe à la magie dont elle a le secret. "La représentation artistique doit-être magique " souligne la concertiste qui s'est produite en Allemagne, en Italie, au Canada et aux Etats-Unis - Toronto, New-York…- à Londres, mais aussi au Nigéria, et bien sûr à Gaveau, au Théâtre des Champs-Elysées à Paris.
Elle est aujourd'hui professeur au Conservatoire national supérieur de Lyon que dirige Gilbert Amy. Et parce qu'elle n'est pas certaine d'être un bon professeur,parce qu'elle essaie d'inventer, elle reconnaît obtenir des résultats. Surveillons donc attentivement les calendriers de concert : c'est une pianiste à saisir sur des instants qu'elle sait rendre magiques. Elle donnera deux récitals Schubert en
Grande-Bretagne, le 24 novembre prochain à Londres, le 25 à Oxford. Mais on la retrouvera prochainement aussi à Paris…

FREDERIK REITZ
(1) Schubert : Sonate en do mineur D-958. Trois pièces pour piano D-946. CD Circé 87128 LD( Adda).
(2) Achevée le 26 septembre 1828. Dernière composition importante de Schubert. Il y atteint une sérénité qui ne peut être comparée qu'à celle de Mozart au terme de sa vie

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